Mon père, le Maroc et moi. Une chronique sociale – Driss Ghali

Driss Ghali s’est expatrié au Brésil à l’âge de 20 ans. Lorsque son père meurt brutalement, il rentre au pays (qu’il venait à peine de quitter après une visite familiale) et va devoir faire face à l’administration marocaine.

Pour l’auteur, un Marocain installé au Brésil, le voyage de São Paulo à Casablanca ne sera pas comme les précédents. Arrivé à l’aéroport, la mine des employés, la forme du paysage, l’air du dehors : rien ne semble avoir changé. Pourtant, il vient de perdre son père.Très vite, ses souvenirs se mêlent et se démêlent pour former un tableau où l’évocation de la figure paternelle accompagne les indignations d’un homme qui redécouvre sa culture dans les pires conditions. Face à la corruption et à la décadence morale qu’il constate, il choisit de prendre à partie les élites et les institutions qu’il estime responsables de la débâcle. Le Maroc d’aujourd’hui est comme en déshérence, et l’évidence de ses fragilités contraste douloureusement avec les réussites passées et la mémoire des hommes qui les ont construites. Dans cette introspection à la fois pudique et tranchante, l’auteur voit néanmoins l’opportunité d’une leçon, celle d’un héritage affectif immense et la possibilité d’un regard lucide sur la réalité

L’Artilleur / Editions du Toucan

Plongé de force dans une réalité qu’il a jusqu’alors peu connue, il va être amené à s’interroger sur l’évolution de son pays natal, ce pays dans lequel son père a vécu toute sa vie. Pour le lecteur peu familier avec l’histoire du Maroc, un background historique se mêle aux souvenirs qu’il évoque. On y découvre le portrait tendre d’un père qui osait dire ce qu’il pensait à une époque où l’autocensure était vivement recommandée et, le plus souvent, naturellement appliquée, un père qui regrette l’émigration de son fils… et de toute une génération en quête d’un « avenir meilleur », un père qui peu à peu, en vieillissant, se dévoile de plus en plus.

Les chapitres sont indépendants les uns des autres mais se complètent pour former une galerie de souvenirs. L’ensemble nous immerge dans le règne d’Hassan II, la cohabitation entre Juifs et Musulmans, l’arrivée du monde européen, la vie quotidienne, la corruption, les dérives politiques, …

J’ai particulièrement apprécié les amorces d’interrogations sur la relation qu’entretiennent le Maroc et la France (les bénéfices qu’a pu en tirer le pays mais aussi les freins à son développement, le lien entre ces « deux pays qui se mélangent sur la pointe des pieds ») et le rapport à la religion musulmane. Driss Ghali n’est pas journaliste et ne prétend aucunement l’être, il écrit sous forme d’introspection, libre au lecteur de pousser le sujet plus loin s’il en a envie.

Il buvait son café sans sucre et fumait des Marlboro, je rêvais à ses côtés -sous son ombre- d’une carrière de cosmonaute ou de grand reporter. Existe-t-il quelque chose de plus attachant que le rêve d’un enfant ? Je me demande pourquoi nous renonçons à un destin grandiose en contrepartie d’un « espace dans le marché de l’emploi ». Si on m’avait dit à l’époque de mes 8 ans que devenir comptable ou responsable clientèle seraient des « perspectives de carrières », je me serais enfermé dans ma chambre pour pleurer à chaudes larmes.

A la lecture de cette « chronique sociale », j’ai ressenti un profond respect de l’auteur envers, non seulement son père, mais également envers « les pères » du Maroc, toute cette génération qui s’est battue pour faire vivre un pays. Si ce côté intime de l’écriture m’a séduite, j’émets un petit bémol sur la forme : cette succession de tableaux sans réelle continuité, avec (assez régulièrement pour moi) de nombreuses prises de positions politiques non éclairées par un trop peu de contexte pour qui n’est pas expert en la matière, a eu tendance à rapidement me lasser. La forme mérite peut-être qu’on lise cet écrit petit bout par petit bout pour ne pas être indigeste.

Entre rancœur et nostalgie, Driss Ghali dresse un état des lieux, ouvre des portes, et rend hommage à tous ceux qui luttent pour plus de liberté.

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