Les villages verticaux – Toufik Abou-Haydar

Les villages verticaux, c’est avant tout une rencontre avec une maison d’édition. Avant même de l’ouvrir, je suis conquise par l’attention qui s’en dégage.

Un petit mot manuscrit de la part de l’éditeur (ça peut paraître anodin mais ça me touche toujours), un emballage façon cadeau, et un livre-objet magnifiquement bien réalisé par le Laboratoire Existentiel, maison d’édition indépendante à la recherche d’une forme de désindustrialisation du livre, qui propose d’un côté une collection dédiée aux textes courts et réalisée à la main et de l’autre, une édition classique extrêmement soignée proposant un double regard sur une oeuvre, mêlant texte et illustrations, fruit d’une collaboration entre auteurs et illustrateurs. 

Les villages verticaux nous emmène jusqu’aux coins les plus reculés de la Syrie par un travail complet (texte, illustrations et une série de photographies de l’auteur, Toufik Abou-Haydar) avec pour toile de fond, la guerre, adoucie d’entrée de jeu par une très belle écriture poétique. On pourrait se croire dans un conte de fée lorsqu’on rencontre Aïda, jeune fille d’une beauté sans nom, abandonnée par ses parents, partis rejoindre Beyrouth et qui vit dans l’attente de la réalisation de son destin. Petite, une voyante bédouine lui a assuré qu’elle rencontrerait un prince charmant, qui, pour suivre la version arabe de La belle au bois dormant, la réveillerait en lui touchant le bras. Alors, depuis ses 4 ans, elle attend que cet oracle se réalise. Mais pour l’instant, sa vie en est bien éloignée et on est bien loin de la version idyllique de ce conte : violée par un paysan bourru duquel elle deviendra l’épouse pour ne pas qu’il soit condamnable, elle est ensuite vendue à un mokhtar qui l’enfermera 100 jours durant afin de s’assurer qu’elle ne soit pas enceinte de l’un de ses kidnappeurs. 

Au Moyen-Orient, on ne vit que dans le songe, dans l’espoir et dans l’attente. Les printemps sont des saisons interminables émaillés de tempêtes de violence, de bourrasques de cendres, de vents cassants. Ce ne sont que des houles et des hallebardes. Le seul matin qui chante pour de vrai dans la tête de la femme là-bas, c’est celui des oiseaux du jardin et du coq du poulailler. Le seul monde en couleurs vives qui puisse exister pour elle, c’est lorsqu’un arc-en-ciel lui fait signe à travers la fenêtre de sa chambre. Seulement. (…) Elle s’acharna longtemps sur ces longues planches de bois vieilli mais solide qui l’empêchaient de faire un pas dehors, s’écorchant les mains et hurlant sa rage. Elle savait que c’était comme donner des coups de pied dans le ventre du vent qui nous vient de face durant les tempêtes.

3 mois, ça en laisse du temps pour penser au passé. Aïda prend comme échappatoire ses souvenirs et essaie tant bien que mal d’en retrouver la première réminiscence. Sa bonne étoile finira par se manifester sous la forme d’un chirurgien français venu en Syrie pour élucider un mystérieux rêve qui le hante.

Quoi que tu fasses, mon petit, si tu le lances comme il faut, le boomerang finit toujours par revenir dans ta main. Il lui avait expliqué que les voyages du boomerang ressemblent à s’y méprendre à ceux de la vie. Ils partent d’un point précis, font des virées, arrivent au sommet et, après avoir fait demi-tour, ils reviennent au point de départ. Mais parfois, ils atterrissent ailleurs. Selon la bonté du vent et des situations rencontrées, il se peut que l’objet se casse en deux et que le voyage se brise et se termine en plein vol.

Un anti-conte audacieux, une quête de liberté et d’émancipation, sublimé par une écriture dynamique. Une très belle découverte parue il y a juste un an et qui vient d’être récompensé du prix Grain de sel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut