Les loyautés – Delphine De Vigan

Delphine De Vigan fait partie de ces auteurs que j’estime. De ceux qui, jusqu’ici, ne m’ont jamais déçue. Avec Les Loyautés, court roman paru début 2018 aux Editions JC Lattès, elle ne déroge pas à la règle. 

Théo n’a pas encore tout à fait 13 ans. Théo boit. Pas de la bière, pas le vendredi soir, occasionnellement. Non. De l’alcool fort, dès qu’il peut, à l’école, chez un ami, matin, midi ou soir, avec un but ultime : pouvoir en absorber plus. 

Les parents de Théo sont divorcés. Sa mère a cessé de prononcer le nom de son père. Dans sa bouche, il est devenu “l’autre”, “l’enfoiré”. Elle l’a tellement en abomination qu’elle ne supporte plus les traces qu’il pourrait avoir laissées. Quand Théo rentre d’une semaine chez lui, elle ne le serre pas dans ses bras. Pas avant qu’il ne prenne sa douche. 

Son père ne travaille plus et se rapproche dangereusement de cette zone sombre, celle dont on ne revient pas. Mais ça, il n’y a que Théo qui le sait. Du haut de ses 13 ans, Théo porte sur ses épaules la honte, la culpabilité, les secrets, les règlements de compte qui auraient dû rester dans le monde adulte. Théo est cet enfant de divorcés que j’ai été, que je suis peut-être encore même, 15 ans plus tard.

Théo se retrouve propulsé dans un rôle qui n’aurait pas dû être le sien. 

A 13 ans, on devrait pouvoir être insouciant. A 13 ans, on ne devrait pas avoir à mentir à un parent quand il nous demande si la semaine s’est bien passée, de peur qu’il ne soit jaloux ou triste. A 13 ans, on ne devrait pas avoir à s’inquiéter de savoir si le gaz n’est pas resté allumé.

A 13 ans, Théo, lui, rêve de coma éthylique, de mettre son cerveau en veille. 

Il aime ces mots, leur consonance, leur promesse : un moment de disparition, un moment d’effacement où l’on ne doit plus rien à personne.

Fidèle au style que je lui connaissais, Delphine De Vigan reprend ici sa plume délicate et douce et continue son exploration des relations humaines.

A travers 4 voix, elle dresse le portrait de vies asphyxiées. En 200 pages, elle convoque une multiplicité de thèmes qui font de ce livre un roman riche qui prend aux tripes. 

(…) qu’après m’avoir demandé quel est mon métier (ou juste avant), on me demande si j’ai des enfants, chaque fois que je dois me résigner à tracer sur le sol cette ligne à la craie blanche qui sépare le monde en deux (celles qui en ont, celles qui n’en ont pas), j’ai envie de dire : non je n’en ai pas, mais regarde dans mon ventre, tous les enfants que je n’ai pas eus, regarde comme ils dansent au rythme de mes pas, ils ne demandent rien d’autre qu’à être bercés, regarde cet amour que j’ai retenu converti en lingots, regarde l’énergie que je n’ai pas dépensée et qu’il me reste à distribuer, regarde l’enfant que je suis restée moi-même faute d’être devenue mère, ou grâce à cela.

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