La petite fille sur la banquise – Adélaïde Bon

Un fond virulent, une forme poétique, les ingrédients bien dosés d’un premier roman happant.

« Elle ne sent pas les méduses s’immiscer en elle ce jour-là, elle ne sait pas qu’elles vont la déporter de sa route, l’attirer vers des profondeurs désertes et inhospitalières, entraver jusqu’au moindre de ses pas, la faire douter de ses poings, rétrécir année après année le monde qui l’entoure à une poche d’air sans issue.
Personne ne la prévient, personne ne lui explique, le monde s’est tu. »
Quand ses parents trouvent Adélaïde muette et en pleurs, elle ignore ce qui lui est arrivé. Ils l’emmènent au commissariat et portent plainte contre X pour attouchements sexuels. Elle grandit sans rien laisser paraître, le sourire aux lèvres. Des années de souffrance et de solitude, à se battre contre les méduses.
Vingt-trois ans après, elle reçoit un appel de la brigade des mineurs. Un suspect a été arrêté. Tout s’accélère.


Initialement paru aux Editions Grasset

Viol. quatre lettres et dedans, mon billet retour pour la terre natale. On ne sait rien des mots, à neuf ans, à neuf ans, on prend les mots comme ils viennent. Dans l’escalier, ce jour-là, les mots se sont renversés, je n’ai plus su parler qu’à l’envers et ma langue maternelle m’est devenue une langue étrangère. J’ai parlé toutes ces années à tort et à travers, j’ai couru de toutes mes forces derrière des mots qui fourchaient sur ma langue, je me suis esquintée à chercher les mots d’aplomb, les mots d’avant, les mots d’enfance. Les mots dessinent l’horizon de nos pensées, alors quand les mots mentent, quand on remplace ennemi par ami, violence par plaisir, viol par attouchement, pédocriminel par pédophile et victime par coupable, l’horizon est une ligne de barbelés qui interdit toute sortie du camp.

Adelaïde a 9 ans lorsqu’elle gagne un poisson rouge à la fête de l’école. 9 ans lorsque sa vie bascule et qu’elle échoue, seule, sur la banquise. Alors que ses parents ne la laissent jamais se promener seule, ils acceptent exceptionnellement qu’elle retourne acheter de quoi nourrir le petit nouveau. A son retour, elle croise un homme dans la cage d’escaliers.

La petite fille sur la banquise est un roman autobiographique sur la vie d’adulte que peut mener un(e) enfant confronté à des violences sexuelles, un roman sur les séquelles invisibles du viol.

Je redoutais un certain côté plaintif -qu’on se comprenne bien, elle aurait bien eu le droit à sa part de larmoyant- mais il n’en est rien. L’auteure ne voulait pas “donner à voir” et c’est un pari franchement réussi. Malgré des passages terriblement durs à lire, on ne tombe jamais dans le pathos. Adélaïde Bon parvient, à travers sa propre histoire, à élever les voix de nombreuses victimes, voix qui restent trop souvent silencieuses. 

Je rappelle qu’en France il y a ce qu’on appelle le chiffre noir des victimes de victimes de violences sexuelles, on estime à quatre-vingt-dix pour cent le nombre de victimes de viols qui ne portent pas plainte et ce chiffre est encore plus important pour les enfants. Dans ce dossier, vous avez soixante-douze petites victimes recensées, vous pouvez ajouter un zéro.

L’écriture d’Adélaïde Bon est fluide. Elle écrit d’abord à la 3e personne, distance nécessaire qui s’avère profitable au lecteur pour se plonger dans son récit. Progressivement, un “je” se glisse discrètement, de temps en temps seulement, avant de prendre la place qui lui revient dans la dernière partie.

L’entourage des victimes n’a pas toujours les bonnes clés pour comprendre, réaliser, trouver les mots et les gestes qui aident. Ce livre peut les y aider. 

J’ai particulièrement apprécié les extraits de textes cités concernant la psychologie post-traumatique. Pour se protéger, l’auteure a, comme de nombreuses victimes, occulté toute une partie de cette journée. Un long travail sur elle-même (plus de 226 séances de thérapie individuelle, 39 séances de thérapie de groupe, 146 séances de yoga de la voix, 118 séances de thérapie corporelle, …) sera nécessaire pour dépasser cette amnésie. On y apprend les crises d’angoisses, les remises en question perpétuelles, l’isolement, la culpabilité, l’anxiété, les angoisses de mort, … 


En l’absence de prise en charge et de compréhension des mécanismes à l’origine de la mémoire traumatique, la victime subit ces réminiscences et le plus souvent y adhère comme à des productions psychiques émanant de ses propres processus de pensées, ce qui est particulièrement effrayant.

Elle va se croire terrorisée, en état de panique, en train de mourir, alors que rien ne la menace. Elle va se croire soudainement déprimée, n’ayant plus aucun espoir, avec comme seule perspective celle de se suicider et de disparaître, alors que tout se passe bien pour elle et qu’elle aime la vie.

Elle va se croire coupable et avoir honte de ce qu’elle est, elle va se penser comme n’ayant aucune valeur, moche, débile, moins-que-rien, un déchet bon à mettre au rebut, alors qu’elle fait tout au mieux. Elle va se croire monstrueuse, agressive, perverse, capable de faire du mal, alors qu’elle ne cherche qu’à aimer. Elle va croire qu’elle désire des actes sexuels violents et dégradants, alors qu’elle ne rêve que de tendresse.

Les yeux lui brûlent, sa gorge saigne, elle voudrait hurler sa joie à la lune. Son coeur éclate en mille morceaux dorés. Tout ce grand paragraphe, c’est elle.

La mémoire traumatique des actes violents et de l’agresseur, colonisera la victime et sera à l’origine d’une confusion entre elle et l’agresseur, une confusion responsable de sentiments de honte et de culpabilité, qui seront alimentés par des paroles, des images et des émotions violentes et perverses perçues à tort comme les siennes, alors qu’elles proviennent de l’agresseur.
La mémoire traumatique les hante, les exproprie et les empêche d’être elles-mêmes, pire, leur fait croire qu’elles sont doubles, voire triples : une personne normale (ce qu’elles sont), une moins-que-rien qui a peur de tout, une coupable dont elles ont honte et qui mérite la mort, une personne qui pourrait devenir violente et perverse et qu’il faut sans cesse contrôler, censurer.


Comment se reconstruire ? Il faut dire que la vie quotidienne ne facilite pas vraiment la tâche des victimes, ni des femmes de manière plus générale… En témoigne ce court passage dans lequel je me suis totalement projetée. Simple, connu de tous et pourtant terriblement d’actualité. Encore. 

Comme elle passe beaucoup de temps dans les transports en commun, elle renoue avec ses combines de jeune fille : porter une écharpe pour décourager les regards sur sa poitrine, coller les fesses aux portes pour éviter les frotteurs des heures de pointe, avoir la tête et le regard baissés, lire un livre ou être absorbée par son téléphone, se donner l’air indisponible. Elle ne compte plus les exhibitionnistes, les harceleurs de rue et les frotteurs qu’elle a croisés dans sa vie de citadine, les types en voiture qui ralentissent pour demander un renseignement la verge à l’air, les types qui s’assoient juste en face dans le métro et se mastrurbent de façon à ce qu’elle seule les voie, les types qui lui précisent comment ils la baiseraient et comment ils bandent en pensant à sa chatte, les types qui insultent la sexualité de sa mère et de sa grand-mère parce qu’elle n’a pas donné son 06, les types qui. Elle connaît trop l’impunité des hommes dans l’espace public.

Plus spécifiquement : comment se réapproprier son corps au quotidien ? comment construire une relation amoureuse ? comment vivre la maternité après un viol ? Autant de questions qui sont abordées dans ce court roman. Un fond virulent, une forme poétique, les ingrédients bien dosés d’un premier roman happant que je conseille à tous.

Très vite, elle est enceinte, et au troisième mois de grossesse, les méduses hostiles soudain réapparues se jettent sur elle sans crier gare. Elle fait des attaques de panique effroyables dont elle ne sort qu’en se giflant, en se cognant la tête aux murs, en s’aspergeant d’eau glacée.

Elle augmente la cadence des séance de psychothérapie ; elle a peur que sa folie les tue, elle et l’enfant. Et lors d’une séance passée à s’immerger dans cette peur, elle parvient enfin à formuler, Mon utérus, c’est mon sanctuaire, c’est comme si c’était le seul endroit de moi qui n’ait pas été souillé, qui m’appartienne encore en propre, alors si un petit sexe d’homme flotte là-dedans, c’est fini, je n’ai plus rien à moi, je disparais.


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