Dans le jardin de l’ogre – Leïla Slimani

Un tourbillon d’émotions au coeur de la nymphomanie.

«Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt.
Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Adèle ne peut plus penser qu’à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette. Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu’elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l’ogre.»

Initialement paru aux Editions Gallimard

Adèle semble tout avoir pour elle : un boulot stable, un mari médecin, un petit garçon en bonne santé et un physique digne des magazines. Et pourtant, dès la première ligne, on découvre un manque : Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage.

Adèle est nymphomane et lutte quotidiennement contre ses pulsions.

Leila Slimani s’intéresse de près à la sexualité (voir son enquête sur le rapport de la société marocaine au sexe : Sexe et mensonges) et nous livre ici un portrait de femme subtilement construit.

D’une écriture incisive, elle parvient à faire ressentir toute la souffrance d’Adèle en proie à une spirale auto-destructrice. On passe de la compassion (lorsqu’elle met en place des barrières contre la maladie) à la répugnance (quand elle y cède et se retrouve jupe relevée dans un couloir avec un inconnu au physique rebutant), notre ventre se noue, on la trouve abominable.

Adèle ne tire ni gloire ni honte de ses conquêtes. Elle ne tient pas de livres de comptes, ne retient pas les noms et encore moins les situations. Elle oublie très vite et c’est tant mieux. Comment pourrait-elle se souvenir d’autant de peaux, d’autant d’odeurs ? Comment pourrait-elle garder en mémoire le poids de chaque corps sur elle, la largeur des hanches, la taille du sexe ? Elle ne se souvient de rien de précis mais les hommes sont les uniques repères de son existence. A chaque saison, à chaque anniversaire, à chaque événement de sa vie, correspond un amant au visage flou. Dans son amnésie flotte la rassurante sensation d’avoir existé mille fois à travers le désir des autres. Et quand, des années plus tard, il lui arrive de recroiser un homme qui, un peu ému, avoue d’une voix grave : “J’ai mis du temps à t’oublier”, elle en retire une satisfaction immense. Comme si tout cela n’était pas vain. Comme si du sens s’était, bien malgré elle, immiscé dans cette éternelle répétition.

Dans le jardin de l’ogre nous immerge dans le tourment de son existence, prisonnière d’un mal-être qui la plonge dans le mensonge permanent. Personne ne doit apprendre son secret. Pour seule alliée, une amie qui lui sert régulièrement d’alibi.

Contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire de prime abord, sa double vie n’est pas un choix et ne la rend pas heureuse. Elle aimerait pouvoir être comme tout le monde mais c’est bien la maladie qui l’en empêche.

Adèle a fait un enfant pour la même raison qu’elle s’est mariée. Pour appartenir au monde et se protéger de toute différence avec les autres. En devenant épouse et mère, elle s’est nimbée d’une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. Elle s’est construit un refuge pour les soirs d’angoisse et un repli confortable pour les jours de débauche.

Par des chapitres courts et une écriture sans fioriture, Leïla Slimani donne à son premier roman un rythme effréné. Le lecteur s’empresse de tourner les pages pour savoir où mènera la course menée par l’héroïne.

Avec ce sujet trop rarement exploité, Leïla Slimani m’a, une fois de plus, convaincue de continuer à la suivre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut