Avant que j’oublie – Anne Pauly

© Anita Jankovic

La fête d’adieu a lentement décliné, les reliefs du buffet ont été emballés dans du cellophane, les verres rangés et quelqu’un a passé un petit aspirateur électrique sur la nappe couleur d’automne. De timides « Bon, on va y aller » ont commencé à sourdre, contaminant immédiatement l’ensemble du groupe. (…) J’ai donc tendu des manteaux et des écharpes, tenu des épaules, remercié, embrassé des joues parfumées et d’autres qui piquaient, j’ai souri autant que j’ai pu en évitant de trébucher intérieurement sur des germes de récit concernant le « départ des êtres aimés », croisé les bras en attendant que les phares s’allument et que les véhicules démarrent, agité la main en réponse à celles qui sortaient furtivement des fenêtres entrouvertes sur la nuit. On s’en va, bon courage hein, pour tout. Appelle si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. Merci, ok, soyez prudents sur la route, bisous. Leur gentillesse sincère me touchait au cœur mais en tournant les talons, je pensais à tout ce dont j’allais vraiment avoir besoin.

Bonsoir, je t’appelle, comme tu me l’as proposé, parce que j’ai besoin que tu me fasses rire pour oublier ce trou dans lequel je tombe en spirale. Salut, je te dérange pas ? Je t’appelle parce que j’ai besoin que tu ailles travailler à ma place un petit mois, le temps que je me remette, oui, c’est à Issy-les-Moulineaux, du nine to five sans congés ni RTT payé en droits d’auteur, tu verras, la patronne est pas toujours bien lunée mais c’est une fille intelligente. Bonsoir, je ne sais pas comment dire à mon frère qu’il doit nous laisser un peu de place pour être tristes au lieu de remplir tout l’espace avec son grand corps inflammable et son inextinguible frustration, tu voudrais pas lui téléphoner ? Bonsoir, j’aimerais qu’avec une de ces phrases bien senties dont tu as le secret, tu m’absolves de la culpabilité qui continue de m’assaillir. Bonsoir, je t’appelle, il est un peu tard, je sais, mais j’ai réfléchi à ce que tu as proposé l’autre fois et j’aimerais que tu m’emmènes loin d’ici, par exemple sur les hauteurs d’une ville. On regarderait les lumières en fumant, on aurait un peu froid mais on aurait des pulls et des polaires trop grands qui sentiraient le feu et la lessive, et après, on dormirait quelque part, dans un deux-étoiles tout simple. Tu veillerais sur moi pendant mon sommeil en me caressant les cheveux et puis au matin, on roulerait au hasard dans des paysages jusqu’à ce que ma peine s’épuise et que j’aie repris goût aux choses. ça te semble faisable ? Disons demain ou alors même tout de suite, t’es dispo tout de suite ?Ah, tu peux pas, t’as yoga ?Ah bah, non pas de problème, je comprends, on se rappelle plus tard. Bonsoir, je t’appelle, parce que j’ai besoin de savoir quoi faire avec ma vie et quelles directions adopter dorénavant pour être digne de ce qu’on m’a laissé sans me perdre sur un chemin qui n’est pas le mien par loyauté envers un passé qui, finalement, m’encombre ? T’as pas une idée ? Non ? Bon, ben tant pis, je vais me débrouiller.

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