Un jour comme un oiseau – Marc Pirlet

Que retenir dans le flot des souvenirs ? Lesquels méritent, plus que d’autres, d’être consignés ? C’est une question qui se posait sans cesse à moi quand j’écoutais Bruna. La question n’est pas sans intérêt pour qui -comme c’était mon cas- doit écrire un récit biographique. Il est évident que tout n’y a pas sa place, un tri s’impose, sous peine de créer une oeuvre sans fin, étouffée sous les détails et par la même rendue illisible. Mais dans une vie passée au crible de la mémoire, à quoi reconnaît-on un détail ? La mémoire n’a-t-elle pas déjà elle-même opéré le tri en laissant s’effacer les souvenirs anodins ? Quand une vieille femme de près de quatre-vingt-dix ans évoque son enfance et sa jeunesse, tout ce dont elle se souvient -et qui a donc résisté au temps- n’est-il pas d’égale importance ? La résistance à l’oubli d’un fait qui nous paraît futile, insignifiant, n’est-elle pas la preuve qu’au contraire, lorsqu’il s’était produit, il avait laissé une empreinte profonde dans notre sensibilité ?

 

 

Anonyme dans la foule, aucune marque visible ne permettait de la distinguer. Elle n’avait pas non plus accompli d’action extraordinaire qui l’aurait rendue mémorable. Pourtant Bruna avait une particularité qui en faisait une personne exceptionnelle. Rescapée des camps de concentration de Ravensbrück et Bergen-Belsen, elle avait vu ce qu’elle n’aurait jamais dû voir et subi ce qu’elle n’aurait jamais dû subir. Elle en avait été marquée pour la vie. Son témoignage, recueilli peu de temps avant sa mort, a fait l’objet d’un récit bouleversant, Histoire de Bruna.

Editions murmure des soirs

 

Bruna avait 16 ans lorsqu’en 1941, elle se fait arrêter par la Gestapo et déporter au camp de Ravensbrück avant de rejoindre celui de Bergen-Belsen. Son témoignage a été recueilli en mars 2013 par Marc Pirlet et publié sous le titre « Histoire de Bruna » en 2014.

 

Bruna était fière de son livre, d’avoir dans les mains ce petit objet à couverture bleu-gris qui racontait sa vie et qu’on pouvait acheter dans les librairies. Il lui avait coûté tant d’efforts et de peines. Elle en était fière, oui, et bien plus que ça ; pourtant, elle ne l’avait pas lu. Pourquoi lire un livre qu’elle connaissait par cœur et qui, une fois encore, une fois de plus, allait la replonger dans la violence de ses souvenirs ?

Elle en avait un exemplaire sur la table de son salon. Quand elle était assise à regarder par la fenêtre la place de la Bergerie, il lui arrivait de le prendre et d’en parcourir au hasard une page ou deux. Un étrange phénomène de dédoublement se produisait alors : tandis qu’elle lisait, elle oubliait que la jeune fille du livre, c’était elle. Elle compatissait aux souffrances de cette inconnue et se disait : « Pauvre petite ! » Puis elle revenait dans la réalité et, toute surprise, elle prenait conscience qu’elle avait lu un épisode de sa propre vie.

 

L’année qui suit cette publication, Bruna décède, soulagée que son histoire ne tombe pas dans l’oubli.

Marc Pirlet rédige ici un dialogue muet posthume, frustré de tout ce qu’elle n’a pas eu le temps de lui confier, attristé aussi de ces rencontres qui n’auront désormais plus lieu.

Ce dialogue « en forme d’éloge et de remerciements » revient sur leurs échanges, sur la personnalité modeste de Bruna mais également sur le travail de Marc Pirlet, sur ses recherches, ses doutes, ses sentiments face au témoignage qu’il devait recueillir.

C’est poignant, doux, terriblement beau et triste à la fois.

 

Nous regrettons tous notre jeunesse qui n’est plus, mais que peut-on éprouver quand on regrette la jeunesse qu’on n’a pas eue parce qu’elle vous a été volée ?

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