Mille petits riens – Jodi Picoult

Le racisme aux Etats-Unis… sujet complexe et sensible. Chaque semaine, des bavures policières ont lieu. En 2015, 75 Afro-Américains non-armés ont été abattus par la police. Oui, ça fait plus d’une personne par semaine. Alors qu’il existe des centaines d’exemples de non-justice, il me semble qu’il est difficile pour nous, Européens, de réaliser qu’il s’agit d’une réalité quotidienne. Et pourtant, alors qu’ils ne comptent que pour 13% de la population américaine, les Afro-Américains représentent 37% de la population carcérale et 42% des condamnés à mort. La justice est-elle raciste ? C’est au coeur de cette question complexe que nous amène (avec brio) Jodi Picoult. Un terrain qui peut rapidement s’avérer glissant, fait dont elle est bien consciente. Elle a attendu une bonne dizaine d’années avant de se sentir « légitime » pour écrire ce roman.

Qu’est-ce qui m’autorisait à écrire sur une expérience (ndlr : grandir en tant que personne noire de peau aux Etats-Unis) que je n’avais pas vécue? Cela dit, si je n’avais écrit que sur ce que je connaissais, ma carrière aurait été aussi courte qu’ennuyeuse. Je suis blanche et j’ai grandi dans une famille privilégiée. Pendant des années, je m’étais documentée en profondeur sur les thèmes que j’abordais dans mes romans, conduisant de longs entretiens en tête à tête afin d’exprimer au mieux la voix de tous ces gens que je n’étais pas: des hommes, des adolescents, des personnes suicidaires, des femmes battues, des victimes de viol. Mon moteur était souvent l’indignation; j’étais également poussée par le désir de braquer le projecteur sur ces histoires particulières et d’éveiller les consciences de ceux qui n’avaient jamais vécu rien de tel.

Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une em­ployée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.

Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie: celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la maternité sans lui.

Editions Actes Sud

 

Ce roman est constitué de trois voix, ce qui permet de ne pas influencer le jugement du lecteur : celle de Ruth, la sage-femme accusée de meurtre; celle de Turk, suprémaciste blanc et père de Davis, le nourrisson décédé; et enfin celle de Kennedy, l’avocate commise d’office de la défense. Chaque voix nous relate certains éléments du passé qui nous permettront de mieux cerner les personnages et de comprendre comment on est arrivé à ce procès, élément central de la narration. Un procès qui arrive avec son lot de questions : la couleur de peau de Ruth Jefferson ne la condamne-t-elle pas d’avance ? Peut-on pas aborder la question raciale dans un tribunal ? Peut-on défendre une cliente victime de racisme sans même aborder le sujet du racisme ? Oui, ça nous semble absurde mais c’est visiblement souvent le cas dans les tribunaux américains. Il semblerait que tous les avocats soient d’accord sur le fait qu’il est dangereux d’aborder le racisme devant un jury.

Extrêmement bien documenté, ce roman nous remet en question. Très peu d’entre nous (enfin je l’espère) s’identifieront au personnage de Turk, habitué à fréquenter les rassemblements pro-Blancs et préférant « poignarder un Noir plutôt que de s’asseoir à la même table que lui pour prendre un café ». Très peu d’entre nous diront « Oui je suis raciste ». Et pourtant… il faut faire la différence entre le racisme actif et assumé et le racisme passif qui touche plus de monde qu’on ne pourrait le penser.

« Lorsque vous prenez la parole au travail, appréciez-vous le fait que personne n’imagine aussitôt que vous parlez au nom de tous ceux qui ont la même couleur de peau que vous? Est-ce difficile pour vous de trouver une carte d’anniversaire pour votre petite fille avec la photo d’un enfant de la même couleur de peau qu’elle? »

Je me suis à plusieurs reprises identifiée à Kennedy. Tout comme elle, je me suis interrogée sur mon quotidien, sur ces moments où l’on ne m’a pas suivie dans un magasin pour « se tenir disponible en cas de besoin » (me surveiller), où l’on ne m’a pas demandé ma carte d’identité ou d’ouvrir mon sac en sortant d’une boutique, ces moments où, en rentrant chez moi à 4h du matin, personne n’a changé de trottoir ou fait demi-tour en m’apercevant au loin. Tous ces petits riens de la vie quotidienne que nous remarquons à peine, nous les Blancs. Tout comme Kennedy, je n’avais jamais fait attention à ces nombreux privilèges qui nous sont, de manière consciente ou non, accordés. Tout comme elle, je suis maladroite en essayant d’aborder ce sujet. Mais tout comme elle, ça me touche, je suis pleine de bonne volonté, j’ai envie de bien faire, et je suis prête à écouter, me documenter, réfléchir. La volonté de l’auteure est de déclencher un changement sur la manière dont on se perçoit et d’ouvrir nos yeux sur le chemin qu’il reste à parcourir dans la manière dont nous appréhendons les relations interraciales. Mission réussie. Un roman qui peut être lu comme « un banal roman » mais qui a également la faculté de se révéler extrêmement enrichissant pour qui veut bien y être attentif, sans jamais tomber dans la moralisation. Chapeau bas.

« Croyez-moi, je n’ai pas écrit ce livre parce que je trouvais ça facile ou distrayant. Je l’ai écrit parce que j’en éprouvais le besoin et parce que les choses qui nous mettent mal à l’aise sont aussi celles qui nous apprennent ce que nous devrions tous savoir. »

 

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